Les tatouages à l’école et la laïcité au Niger (1)

Une des choses les plus frappantes lorsqu’on foule pour la première fois le sol nigérien c’est que lorsqu’on commence à croiser la population, on est tout de suite interpelé par le nombre de visages scarifiés qui vous jettent des regards tout aussi stupéfaits ou indifférents que le vôtre. Il y en a pour tous les goûts : longues, courtes, épaisses, filiformes, obliques, verticales, courbées, étoilées, en relief, etc 🙂
Évidemment étant au sud du Sahara, on est tout de suite tenté de faire le lien entre certains de ces tatouages en creux et de probables attaques de prédateurs (lion, panthère…).
Bah non ! Ces tatouages sont en fait des motifs identitaires, esthétiques, symboliques ou souvent médicaux ; et autant dire qu’il y en a beaucoup. Le monde Haoussa à lui seul compte près de quarante (40) marques identitaires différentes. Ces marques ne sont donc pas une réalité pour le Niger uniquement mais pour toute l’Afrique noire, même si cette pratique tend à disparaître car de nos jours les individus ont tendance à se sentir beaucoup plus proches de leur pays plutôt que d’une ethnie.

Que vient faire la laïcité dans tout cela ?

La laïcité, d’après ce que j’ai compris, vient poser des interrogations sur les religions et leur enseignement à l’école, elle s’intéresse donc aux signes portés par les élèves en classe : qamis, croix, kippa,…sauf que chez moi il y a aussi la scarification car c’est bien l’expression d’une appartenance, d’une croyance en quelconque totem ou divinité que ce soit, dans un établissement scolaire. Mais dans un pays à 98% musulman l’enseignement religieux a toujours fait partie du décor. L’État ne pourra de toute façon rien faire sur un moyen terme car l’école reste de loin plus marquée par les patrimoines culturels (ethnie, religion) que par la juridiction.
En classe, ce ne sont donc plus les caractères religieux qui captent l’attention des enseignants nigériens mais plutôt les fortes diversités ethniques souvent exprimées aux moyens de signes, de cicatrices. Une diversité ethnique beaucoup plus forte que celle religieuse. En effet, le Niger compte dix ethnies, sinon 26 ethnies lorsqu’on considère tous les sous-groupes, contre seulement trois religions (l’islam, le christianisme, l’animisme). Excepté certaines, beaucoup de ces ethnies ont chacune au moins une marque identitaire, et la mienne aussi puisque mes parents sont originaires du Daoura, un ancien État Haoussa.

Euh…Est-ce que toi…

Je sais, inutile de poser la question, j’en ai une aussi sur la pommette droite, en position oblique : content?
Isaac Tedambe (un écrivain tchadien) avait dit : « Les gens qui portent des marques aujourd’hui ont au moins une quarantaine d’années », il aurait dû relativiser quand-même, j’en suis encore loin.

Mon premier jour à l’école avait été des plus marquant, les enfants avec qui je partageais la même classe me dévoraient des yeux, j’étais devenu un vrai mouton noir. À l’heure de la récré j’avais très vite trouvé d’autres enfants portant aussi des tatouages, même si différents du mien, on se regardait tout aussi bizarrement les uns les autres.
En classe, devinez qui était presque toujours désigné pour passer au tableau ? …Bien trouvé, c’était moi 🙂
Pas parce que j’étais le plus petit de taille, mais parce qu’au fond de moi je croyais que cette marque y était pour quelque chose. Notre maître m’appelait toujours de la sorte :

-Petit bagobiri, passes au tableau et corriges cet exercice!

Si seulement je pouvais lui en coller une, me disais-je du fond de mon cœur.
J’avais tellement hâte de rentrer à la maison et poser toutes ces questions qui me démangeaient les lèvres à mon père.
Lorsque midi avait sonné, c’est à la vitesse de la lumière que j’ai couru à la maison. Nous mangeons tous ensembles sur une natte -mes sœurs, ma mère, mon père et moi- dans une grande assiette plate. Normalement c’est l’un des parents qui donne le coup d’envoi pour commencer à manger. Mais comme toujours ma frénésie dépassait celle des autres, je m’étais aussitôt emparé d’un morceau de viande que j’avais délicatement enveloppé d’une boule de riz avant de l’envoyer au fond de la bouche et illico je pose la première question :

Moi: Papa c’est quoi bagobiri ?
Papa: Où est-ce que tu as entendu ce nom ?
Moi: À l’école, c’est comme cela que le maître m’appelle.
Papa: Ah, c’est très bien fiston! Tu vois c’est exactement pour ça que je t’ai inscrit à l’école, pour que tu poses plein de questions. Toi, tu n’es pas un bagobiri (celui du Gobir), en fait c’est une autre ethnie qui porte aussi des cicatrices, il devrait t’appeler badaouri (celui du Daoura).
Moi: Mais pourquoi j’ai un tatouage et pas toi ?
Papa: Hahaha ! Le mien a disparu avec l’âge petit.
Moi: Non mais les tatouages d’Ouwani et Ami (mes deux grandes sœurs) sont au moins dix fois plus minces que le mien. Pourquoi moi j’en ai un plus gros?

Tout le monde s’était mis à rigoler, moi j’étais vraiment outré mais malgré tout je continuai à manger.

Papa: C’est ta grand-mère qui a insisté pour que le wanzam (coiffeur et ou chirurgien traditionnel) te fasse une plus imposante…hihihi ! Je te jure, je n’y suis pour rien.
Maman: Tu sais, on raconte que dans un passé lointain des membres de notre village ont échappé à la déportation vers le Nouveau Monde grâce à ces marques et depuis nous en sommes devenu accro.
Moi: Pourquoi déporte-t-on les personnes ?
Papa: Tu apprendras tout cela à l’école…Moi je trouve que ce tatouage te va bien pourtant! C’est vrai quoi…

Le repas était presque fini, il ne restait plus que moi et ma mère sur l’assiette, elle fit une dernière bouchée et se leva :

Maman: Fiston, j’ai un boulot pour toi.
Moi: Quel est-il?
Maman: Nettoies tout ça!

À suivre…

 

cc: Eric Lafforgue : http://www.ericlafforgue.com

2 Commentaires

  1. Trop bien ce billet. Au Cameroun, j’ai des amis de la région de l’ouest, département des Bamboutos, avec de telles scarifications sur le visage. L’explication en est qu’on marquait, ou on marque, les bébés sur le village pour pouvoir contrôler ceux d’entre eux qui meurent et reviennent par une autre naissance. Il se raconte qu’un bébé qui naît avec des marques sur le visage est un revenant qui a été marqué lorsqu’il est précédemment né dans un couple de la même grande famille…… Trop compliqué, n’est-ce pas? Je vois des haoussas avec des marques similaires, mais je n’en connais pas les raisons….

    1. C’est exactement pour les mêmes raisons qu’au Cameroun…enfin avant l’arrivée de l’Islam 🙂 Car chez les haussas l’islam a fini par faire tomber les croyances en certains mythes. Mais malgré tout, ces marques sont encore utilisées (même si dans une moindre mesure) pour des raisons surtout identitaires, esthétiques ou médicales.

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