Les sociétés sahéliennes rejettent-elles les technologies numériques ?

Depuis la révolution industrielle, le monde n’a cessé d’avancer au rythme d’innovations technologiques dans divers secteurs. Cependant, que ce soit dans le domaine agricole ou celui des technologies numériques on perçoit, au Niger et dans le Sahel de manière générale, une forte latence voire une forme de rejet dans l’adoption de ces nouveaux outils.

Dans le domaine agricole par exemple, les systèmes de production sont restés permanents durant plus de 50 ans d’indépendance. Un statu quo que ni les politiques ni les marchés n’ont pu changer. Ici, l’agriculture se fait à la main, elle ne recourt ni aux animaux de traits et encore moins à la mécanisation. Même s’il est vrai qu’on observe quelques fois l’usage des éléments cités précédemment, il est clair que la proportion d’agriculteurs utilisant ces méthodes, plus ou moins modernes, est si faible qu’elle ne permette pas d’atteindre l’autosuffisance alimentaire.

Dans ce billet, j’ai voulu apporter quelques éclaircissements en posant une série de questions. Des questions sortant du cadre habituel tendant à systématiquement responsabiliser l’État. Hors, le refus d’adoption des technologies numériques peut aussi être imputable à la société sahélienne même. Pour une meilleure compréhension, j’ai tenté de faire le parallèle avec la non adoption de technologies agricoles, pourtant beaucoup plus essentielles.

Bien que ces réflexions concernent la population du Sahel, principalement le Tchad, le Mali et le Niger ; j’illustrerai très souvent à partir d’exemples venant du Niger.

Pourquoi évoquer un éventuel rejet des technologies numériques au Sahel ?

Cela fait un moment qu’on parle des opportunités que l’adoption des technologies numériques pourrait apporter sur le continent. Elles pourraient permettre à l’Afrique de réaliser un bond de géant vers le progrès. Un bond rendu possible en court-circuitant de longues étapes d’expérimentation.

Que les technologies numériques auront un impact conséquent sur les sociétés sahéliennes, personne n’en doute. Mais cette opportunité sera-telle saisie et transformée en réalité ? C’est là toute la question lorsqu’on voit que jusqu’ici, le Sahel n’a pas encore totalement intégré les technologies disponibles. Ceci s’explique notamment par le fait qu’il n’y a pas d’innovation dans ce domaine, alors même que la fracture numérique s’amplifie.

Au Niger, malgré le nombre croissant d’initiatives évoquant les potentiels apports du numérique, on a l’impression que ni les institutions publiques ni celles privées ne semblent vouloir s’engager dans l’adoption de ces technologies. Par exemple, la télévision nationale du pays n’a pas de site internet. De même que l’écrasante majorité des établissements commerciaux, mais aussi ceux d’enseignement public ou privé. Pour moi, disposer d’un site web est vraiment un indicateur basique pour justifier d’un quelconque développement numérique. Dans le même registre, la société nigérienne d’électricité (NIGELEC), a dû renoncer au déploiement d’un logiciel qu’elle ne maitrisait pas, l’accès à son site web reste également très aléatoire.

Similitudes entre rejet des technologies numériques et celles agricoles ?

S’il y a un domaine qui n’arrive pas à s’adapter au changement dans le Sahel, c’est bien celui agricole. Globalement, les techniques de culture sont restées figées dans le temps malgré leur faible rendement. De même, dans le monde professionnel, toute une série d’outils de gestion, de communication, etc. sont restés en inertie depuis les périodes d’indépendances.

N’oublions, tout de même, pas que le téléphone mobile a été largement adopté. Je pense que c’est aussi le même effet qu’on a observé dans le passé pour les cultures d’arachide, de coton et récemment de cacao. Les agriculteurs ont tout de suite accepté l’innovation en adoptant des techniques agricoles permettant de forts rendements. C’est la culture de rente qui , selon certain, a été imposée aux pays sahéliens. Parallèlement, leurs habitudes alimentaires n’ont pas changé, de même que les techniques appliquées à la culture des denrées alimentaires de base (principalement, le mil, le maïs et le sorgho).
Il est vrai qu’on observe parfois des changements, mais ils sont tellement lents et souvent inadaptés qu’ils restent insignifiants.

Énonçons, par exemple, le cas de la carte d’identité nationale du Niger. Cette dernière, à un moment, avait commencé à se moderniser via la numérisation. Mais ce projet, ou plutôt cette expérimentation, a subitement été abandonnée. Aujourd’hui, elle est encore délivrée sur un carton où tout est renseigné manuellement, comme à l’époque coloniale.

Alors, les sahéliens ne voudraient-ils pas du progrès numérique ?

C’est la question élémentaire à laquelle il faut apporter une réponse. Il existe dans toutes les régions du monde des forces conservatrices, mais rien ne prouve que ces forces soient beaucoup plus rigides au Niger et dans le Sahel au point de bloquer l’innovation. En plus, on voit clairement que ces sociétés sont plutôt ouvertes aux changements en regardant comment paysans et agriculteurs se sont organisés dans de nouvelles dynamiques grâce à des techniques venues d’ailleurs. On peut, entre autre, citer la formation d’organisations paysannes (OP).

Notons également le succès des réseaux sociaux dans le Sahel. Néanmoins, le nombre d’utilisateurs de ces derniers est proportionnel aux taux de couverture à Internet qui restent relativement faible. Au Niger, on compte seulement 440 000 abonnés à Facebook, essentiellement localisés dans les zones urbaines ; c’est à peine 2% de la population.

Aussi, dans beaucoup de pays sahéliens les téléphones basiques restent encore très plébiscités. Sur plus de 50 millions de terminaux mobiles vendus en 2017 sur le continent, seul 20 millions étaient des smartphones. La technologie mobile est acceptée, mais l’utilisation qui en est faite reste assez élémentaire.

Les sahéliens ne sauraient pas utiliser ces technologies ?

Il est évident qu’un effort de formation est, dans bien des cas, nécessaire pour savoir mieux utiliser les technologies numériques. Surtout qu’elles deviennent de plus en plus complexes dans leur conception. Cependant, la prise en main de beaucoup de ces technologies reste quand même relativement facile, pour peu que l’on sache lire et écrire.

Au Niger, j’observe une réticence des jeunes, pourtant scolarisés et diplômés, à innover grâce au numérique. Par exemple, il y a très peu de blogueurs, malgré le fait que disposer d’un blog est, de nos jours, relativement facile. La déception est encore plus grande lorsqu’en expliquant à quoi cela sert, mes interlocuteurs répondent en général : « C’est tout ? ».

Dans le Sahel, on se rend compte que connaitre une technologie, aussi simpliste soit-elle, n’est pas une condition de son utilisation. C’est peut-être pourquoi, le vice président de la Banque Africaine de Développement (BAD) a évoqué un « déficit d’apprentissage » s’adressant à la jeunesse africaine.

C’est exactement ce qui s’est passé avec les paysans qui n’ont pas su adopter des technologies agricoles plus efficaces. Très souvent, ce refus n’est pas dû au seul fait de l’ignorance. Car même si beaucoup d’agriculteurs ne savent pas lire une notice, ils ont quand même rejeté des techniques simples, comme l’usage de la culture attelée. Tout se passe comme si les habitants de cette partie du monde sont vaccinés contre certaines formes de progrès pourtant nécessaires.

Souvent, je me pose aussi la question de l’adaptation de ces outils numériques dans le Sahel. Les statistiques de mon blog prouvent que l’essentiel des lecteurs sont situés hors d’Afrique. Mais, cette remarque ne peut être généralisée à l’ensemble de l’écosystème numérique. Et puis de toute façon, il serait difficile que les géants du numérique développent des produits spécialement pour le Sahel.

Les sahéliens n’ont pas intérêts à accepter ces technologies numériques ?

En effet, l’utilisation des technologies numériques exige souvent d’importants investissements en temps, en argent ou les deux à la fois. Ce qui, dans des économies aussi faibles, n’est pas envisageable pour beaucoup, c’est notamment le cas du blogging au Niger. Je pense que beaucoup sont réticent car ils estiment qu’ils ne seront pas récompensés financièrement ou selon d’autres critères.

Dans une société au passé colonial, musulmane à plus de 90%, essentiellement analphabète et sous perfusion d’aide au développement depuis des décennies, on perçoit encore au Niger une forme de scepticisme vis-à-vis des « hommes blancs »(Occidentaux) et de leurs innovations. Les Occidentaux sont perçus comme des envahisseurs, des mécréants ou les deux à la fois par une partie de la population. C’est ce qui explique l’échec d’un grand nombre de projets, notamment la contraception. D’ailleurs, ces technologies auraient-elles été mieux acceptées si elles provenaient essentiellement de pays arabes (musulmans) ?

Sur une échelle plus large, la polémique autour du Franc CFA montre une envie de se séparer de tout l’héritage colonial. Beaucoup de personnes ignorent même ce que l’on reproche à cette monnaie mais optent pour une nouvelle, pourvu qu’elle ne soit plus « gérée » par la France.

Globalement, je pense que des questions beaucoup plus profondes doivent être posées si l’on considère la complexité de la dynamique des sociétés sahéliennes. Une sorte d’anthropologie des technologies numériques devrait permettre d’y voir un peu plus clair.

De toute manière l’évolution vers ces technologies est irréversible. Le tout est de savoir comment ces sociétés vont les intégrer. Il serait dommage que le Sahel reste un acteur passif ou, pire, qu’il développe des pâles copies d’outils dont des versions plus évoluées fonctionnent déjà ailleurs.

L’innovation est donc nécessaire, puisqu’elle viendra résoudre des problèmes typiquement sahéliens ou africains. Mais pour ça, il faudrait comprendre et modifier certaines choses. Tiens, j’ai d’ailleurs modifié cette citation de Gaston Berger : « Regarder l’avenir, c’est déjà le construire » ! 😉

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