Je ne ferai pas un vote contre la démocratie

Personnellement, je n’ai jamais voté, car je crois que le vote, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui dans beaucoup de pays, dont le mien le Niger, ne produit que des coups d’État légalisés.

Que dire du vote ? Cet instrument de la démocratie acquis au prix de longues luttes et de sacrifices humains. Grâce au vote, les citoyens avaient enfin acquis le droit de choisir leurs dirigeants, mais également celui d’une participation active dans l’État de droit. L’acquisition du droit de vote a été, dans l’histoire politique, une avancée majeure pour l’humanité. Des hommes et des femmes peuvent désormais exprimer leurs visions de la chose publique en passant par le suffrage universel.

Cependant, après des siècles de pratique et des milliards de voix comptées, on peut s’interroger sur l’efficacité réelle du vote aujourd’hui. Particulièrement dans les démocraties sahéliennes et africaines.

Ce vote qui sape la démocratie

« C’était un après-midi, les bureaux de vote n’avaient pas encore fermé lorsque des militaires ont fait irruption pour nous annoncer la victoire d’Ibrahim Baré Maïnassara à la présidentielle. Ils ont confisqué les urnes et nous ont énergiquement recommandé de rentrer chez nous. » C’est ce que mon oncle, qui était membre du bureau de vote, m’avait un jour raconté à propos de la présidentielle de 1996. Malheureusement, des histoires plus ou moins similaires sont monnaie courante en Afrique.

Au Niger, le parti au pouvoir gagne tout le temps les élections qu’il organise. Alors même qu’en général, à la fin d’un quinquennat, la plupart des partis sortent affaiblis en raison d’une gestion très souvent catastrophique, des politiques de développement par exemple. Pourtant, malgré le mécontentement d’une grande partie des citoyens, c’est ce parti largement contesté qui revient une fois de plus pour un énième mandat. D’ailleurs, au Niger et dans beaucoup de pays sahéliens, il faut toujours l’intervention de l’armée pour « restaurer la démocratie », comme les militaires le disent souvent, en renversant ce parti qui fait tout pour s’agripper au pouvoir.

Dans un contexte où les élections sont rarement transparentes, je me demande bien à quoi pourrait servir le vote. En fait, il donne au citoyen l’illusion que son opinion compte dans un scrutin où les résultats sont connus d’avance. Par contre, voter est crucial pour les politiques, puisque c’est un instrument qui permet de légitimer son fauteuil présidentiel aux yeux de la communauté internationale, adepte des discours et chiffres « officiels ». Pour être chef d’État, il faut gagner les élections ; or, c’est le vote qui permet d’atteindre effectivement cet objectif. Il est avant tout un instrument pour manipuler l’opinion et non un outil d’expression démocratique. Les coups d’État démocratique deviennent donc banals, car c’est ce même vote qui sert à enterrer des révoltes et qui permet le maintien au pouvoir de personnalités largement contestées.

Récemment, au Niger, le parlement a voté une loi de finances jugée « antisociale » par l’opinion publique. Cette loi n’aurait sûrement pas été votée si tous les citoyens qui n’étaient pas d’accord avaient pu effectivement exprimer leurs choix. Personnellement, je n’ai pas l’impression que mon avis compte réellement sur des questions pourtant fondamentales qui me concernent directement. Tous nos droits sont délégués à quelques parlementaires qui pensent d’abord à leurs portefeuilles, leurs CV, ou leurs egos, plutôt qu’au peuple qui les a portés au pouvoir.

Ce qui nous amène à nous questionner : vivons-nous vraiment dans une démocratie ? Je crois que cette démocratie-là est bien différente de celle que nous avons tous lue dans les livres d’histoire ou de philosophie. L’Agora est remplacée par une Assemblée de quelques membres qui décident et agissent à notre place. Cette démocratie est caractérisée par une inflation législative puisque des milliers de réglementations gouvernent nos vies quotidiennement. Trop de contraintes tuent la liberté et par ricochet la démocratie aussi. Pourtant, nous pourrions très bien vivre ensemble, tout en étant « libre ensemble » comme ce concept défendu par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF).

Si la production législative dépasse un certain seuil, elle empêche la prise de décision individuelle. Cette stérilisation de l’initiative individuelle en raison de l’amas de normes législatives est caractéristique des sociétés contemporaines. La critique n’est pas en soi novatrice; les juristes de tous pays dénoncent depuis des décennies cette plaie normative, l’inflation législative (Bruno Leoni).

Après le vote, le statu quo

Toutes les fois qu’un candidat issu d’un autre parti accède au fauteuil présidentiel, on n’observe pas un changement radical dans l’exercice global du pourvoir, même si son programme politique nous dit tout le contraire. La plupart du temps, les indicateurs de développement suivent des courbes plus ou moins linéaires comparativement aux politiques antérieures.

Des problématiques oubliées

La plupart des contestations post-électorales portent sur le caractère irrégulier du scrutin. C’est-à-dire, sur de potentielles fraudes au niveau du fichier électoral ou pendant le décompte des bulletins de vote. Pourtant, s’il y a une chose qui mérite de profondes interrogations, c’est bien le mode de scrutin dans son ensemble. Une question essentielle qui reste pourtant suspendue même dans les démocraties occidentales.

De Borda en passant par Condorcet et bien d’autres penseurs, on voit qu’il y a une véritable logique mathématique autour du vote qui conditionne même la démocratie. En réalité, le vainqueur d’une élection ne sera jamais le même selon le mode de scrutin que l’on aura choisi. Aux États-Unis, D.Trump a remporté les élections avec deux millions de voix en moins que sa rivale H.Clinton. Il faut donc, dès le départ, que nous soyons conscients des conséquences qu’implique le mode de scrutin que nous aurions choisi.

Malheureusement, dans beaucoup de pays, dont le Niger, cette question ne se pose pas. La politique reste une immense litanie de clash et de buzz. Ici, c’est à peine si l’on perçoit l’idéologie derrière un parti politique. Tout se passe comme dans un concours d’éloquence où chacun cherche à impressionner l’autre dans un ramassis lexical issu du monde syndical en guise d’argumentaire.

Dans cet article, je ne conteste pas le droit de voter qui est, je le rappelle encore, l’une des conquêtes les plus marquantes de l’histoire politique. Il s’agit beaucoup plus de regarder comment cet outil est détourné dans un sens tout à fait discutable. Il y a des siècles, des gens sont morts pour exiger ce droit pour tous. Malheureusement, aujourd’hui encore des gens meurent ou partent en prison parce qu’ils estiment que leurs choix n’ont pas été respectés.

Le problème du mode de scrutin, en vérité, présente plus d’importance que les problèmes tant discutés du suffrage universel, du suffrage féminin, du caractère parlementaire ou présidentiel de la Constitution, de la durée du mandat, de la dissolution […] le mode de scrutin fait le pouvoir, c’est-à-dire qu’il fait la démocratie ou la tue (Michel Debré: La mort de l’État républicain, 1947).

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