Les tatouages à l’école et la laïcité au Niger (2)

Précédemment dans ce billet…

Après deux semaines de cours, j’allais bientôt faire la connaissance d’un ami qui m’était un peu «semblable ».
C’était l’heure de la récrée, comme d’habitude les enfants que nous étions jouions à cache-cache. Assis sur un morceau de dalle, je comptais les yeux fermés en attendant que chacun des joueurs se trouve une cachette. Lorsque j’eu fini mon décompte, tout en me redressant, j’aperçu un grand monsieur vêtu d’un burnous noir, la tête recouverte par un keffieh. Il tenait une canne dans la main gauche, un petit garçon dans celle droite et se dirigeait droit vers l’administration de l’école. Tandis que j’observai cette scène, le son de la cloche retentit et mis fin aux quelques minutes de distractions auxquelles nous avions droit.

En classe, je faisais partie des plus petit de taille et c’est donc pour cette raison que j’occupais la première table, autrement j’aurai du mal à distinguer le tableau. Sauf que l’absence d’un voisin de table m’ennuie de plus en plus, mais mon vœu allait bientôt s’exhausser…
Alors que nous étions en plein cours, le responsable de l’école frappa la porte de notre classe et avait fait signe de la main au maître. Quelques minutes d’échange plus tard, le maître revenait en classe accompagné d’un petit garçon, le même que j’avais aperçu avec le grand monsieur.

Maître: Votre attention tout le monde, je vous présente un nouvel élève c’est aussi votre ami, il s’appelle Magaf. Dites « bonjour Magaf ! ».

Classe: Bonjour Magaf !

Maître: Alors il va s’asseoir dans la rangée des plus petit, à côté de toi « petit bagobiri » vu que tu es encore seul.

Magaf avait compris et s’était dirigé vers moi, mais personne ne savait à quoi il ressemblait jusqu’à présent du fait de son turban. C’est alors que le maître l’interpella à ce propos.

Maître: Eh ! Oh ! Magaf, j’avais presque oublié…on ne porte pas de turban en classe, range-le quelque part.

Lorsqu’il déroula son turban, un léger brouhaha s’empara de la classe pas parce qu’il avait des tatouages sur les deux pommettes, mais du fait qu’il portait des tresses et avait plutôt une chevelure abondante pour un garçon de race noire. Le maître lui-même était surpris d’avoir un vrai petit peulh dans sa classe.
C’était bientôt l’heure de la prière du Asr(prière de l’après-midi pour les musulmans), mais avant que le maître sorte faire ses ablutions et prier, il avait demandé à Magaf :

Maître: Magaf! Je ne comprends pas…tu es peulh non ?

Magaf: Oui monsieur.

Maître: Mais alors pourquoi tu portes des tatouages qui n’ont strictement rien à voir avec ton ethnie, ces cicatrices appartiennent aux Kanouris…ta mère est-elle Kanouri ? Car j’ai rencontré ton papa, il est peulh.

Magaf: Mes parents sont tous peulh.

Maître: Euh !…Bon, je pars prier. Restez polis!

C’était une grande surprise pour moi lorsque j’ai su que mon tout nouvel voisin de table portait des balafres qui n’avaient rien à voir avec son ethnie. Comment était-ce possible ? Donc on pouvait choisir ?

Les jours et les semaines avaient passés, moi et Magaf étions devenu de vrais amis. Ce petit nomade parcourait tous les jours plusieurs kilomètres pour se rendre à l’école et pour rentrer chez lui. Mais aujourd’hui cela fait quelques jours qu’il n’était pas venu en classe, alors le maître me demanda de le conduire chez mon ami ce weekend afin d’en prendre les nouvelles.
La permission d’accompagner le maître m’avait été accordée par mes parents, la famille de Magaf habite à l’écart de la ville avec leurs bovins et quelques camelins. Après une bonne heure de marche, j’apercevais enfin le père de mon ami assis à l’ombre d’un palmier lisant son coran.

Maître: Assalamu alaykum (Que la paix soit sur vous) !

Père de Magaf: Wa alaykum assalam (Paix soit sur vous) !

Le maître et moi avions été invités à nous assoir sur une peau tannée.

Père de Magaf: Magaf, apportes à boire à nos invités !

J’étais étonné de voir que mon ami se portait plutôt bien, il ne montrait pas le moindre signe de fatigue et nous avait amené une calebasse remplie de lait de vache qu’il avait déposé à côté du maître sans manquer de lui lancer un « bonjour monsieur » les bras croisés en signe de respect. Son père compris de suite le titre de la personne assise à ses côtés.

Père de Magaf: Buvez-en, ici il est plus facile pour nous d’avoir du lait que de trouver une eau consommable.

Maître: Ce lait est délicieux, merci Magaf…au fait pourquoi votre fils ne se rend plus en classe ?

Le père de Magaf déposa son coran et arrangea un peu sa voix.

Père de Magaf: Vous savez monsieur… ?

Maître: Souleymane… appelez-moi Souleymane.

Père de Magaf: Ah! vous portez là un noble prénom, Salomon…je connais aussi la Bible. Voyez-vous, toutes ces questions autour des origines sont un peu nouvelles et je dirais même troublantes pour mon fils. Je ne sais pas vous mais on m’a toujours expliqué que l’école du blanc était le temple de l’égalité et de l’impartialité. Je suis autodidacte et n’ai vu aucun chapitre traitant des ethnies dans vos manuels de cours, je ne comprends pas pourquoi tous les jours mon fils m’en parle avec une certaine inquiétude, comme s’il reniait sa propre personne.

Maître: Les enfants sont curieux comme tout, ils se posent plein de questions sur beaucoup de choses. Alors vous préférez que votre fils travail ici plutôt que de l’envoyer en classe ?

Père de Magaf: Regardez mon fils! avez-vous l’impression qu’il travail ? Vous ne pouvez pas comprendre la nature des relations qui existent entre nous et nos animaux. J’ai tellement écouté des personnes critiquant le travail des enfants, je suis totalement d’accord avec eux sauf que je crois que nous ne pouvons pas suivre tous les mouvements réformateurs de l’Europe. Nos pays viennent juste de naître avec un héritage économique quasi stérile dans une mosaïque de culture et d’ethnie toutes aussi différentes les unes des autres…
Ah!…Si seulement vous saviez! Ma vie de nomade m’a permis de côtoyé énormément de peuples d’horizons différends, et toutes les ethnies que j’ai rencontré sont chacune pétries d’orgueil, persuadées d’être le nombril de la Terre…

Moi, j’étais plus occupé à découvrir pourquoi mon ami portait les balafres d’une autre ethnie alors même qu’aucun membre de sa famille n’en partageait ni la langue ni la culture.

À suivre…

 

cc: Eric Lafforgue : http://www.ericlafforgue.com

1 Commentaire

  1. A quand la suite?
    J’étais partie en Afrique et je me laissais bercer par cette histoire.
    Je reste sur ma faim et elle est grande tellement j’étais absorbée.

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