Les tatouages à l’école et la laïcité au Niger (suite et fin)

L’être humain a toujours été en quête de distinction par rapport à ses semblables. Même si tous les hommes avaient la même couleur de peau, ils iraient chercher des particularités dans d’autres disparités : la couleur des yeux, celle des cheveux, la forme du nez, des oreilles, la manière de parler, les balafres, le regard, la richesse, le prestige…
Tout le monde a, au moins une fois dans sa vie, essuyé des remarques malencontreuses concernant son apparence physique. Le body shaming, comme disent les anglophones.

Porter une cicatrice peut être discriminant en certaines circonstances, autant positivement que négativement. J’ai appris qu’une diversité, aussi infime soit-elle, pouvait faire toute la différence. Mon parcours scolaire et celui de Magaf, mon ami, en ont à jamais été marqués.
Je crois que toutes ces originalités qui nous distinguent sont purement accidentelles, car personne n’a jamais choisi où et comment il aurait dû naître. Même si, de nos jours, il est possible de choisir le sexe ou la couleur des yeux pour son future enfant, il n’en demeure pas moins que cela reste uniquement le souhait des parents, pas celui du concerné.

Des originalités accidentelles qui me font penser à Magaf, né d’un père et d’une mère peulh. Le voilà qui arbore des balafres directement sorties du monde des kanouris. Cet enfant était né le même jour qu’une petite fille, sa voisine.
Un matin, le père de la petite Laïla, qui était kanouri, avait commandé les services du vieux Younousse, le wanzam (coiffeur et chirurgien traditionnel), qu’il avait croisé au marché dix jours après la naissance de sa fille.
Un système d’adressage exact n’existant pas, Younousse se contentait de demander des renseignements aux personnes qu’il croisait çà et là dans le quartier. Et lorsqu’il croisa un énième groupuscule de femmes, il les interrogea :

Bonjour mesdames, pouvez-vous m’indiquer la maison de cette femme qui a accouché il y a dix jours?

Les dames lui indiquèrent la maison dont elles venaient de sortir, celle de Magaf.
Armé de ses lames, rangées dans un morceau de peau tannée, le wanzam fit irruption chez Magaf et demanda à voir le bébé. La mère de celui-ci, intriguée par tous ces couteaux, avaient demandé ce qui se passait. Mais Younousse lui avait répondu :

Je viens de la part de votre mari.

Comme toute bonne femme obéissante et fidèle à son mari, elle avait assisté, impuissante, à la scarification de son enfant. Mais la surprise fut totale lorsqu’elle découvrait que ces marques n’avaient rien à voir avec celles de son ethnie.
C’était là le début d’un conflit qui allait durer plusieurs semaines, car son époux à elle était absent…

Comment les balafres ont-elles résisté à la grande percée de l’islam dans ces régions ?

Si, dans une mosquée, vous tentez de convaincre des villageois scarifiés à plus de 90% d’adhérer à votre religion, vous n’avez pas du tout intérêt à leurs signifier que l’islam interdit toutes formes de tatouages sur le corps. Autrement, vous pourriez y laisser votre peau.
À l’école, on nous accusait souvent de ne pas être de bons musulmans à cause de nos tatouages. Heureusement, ces types de remarques n’étaient pas fréquentes, même si elles existent.
Je me demandais des fois pourquoi il y avait tant d’interdits dans la religion musulmane. On a l’impression que l’unique distraction permise est la lecture du saint Coran. Magaf et moi étions devenus des métaphysiciens par excellence. On se posait plein de question sur l’existence. En effet, pourquoi Dieu avait-il choisi de compliquer la vie à des enfants ?

En même temps, toutes ces expériences nous ont fait grandir plus vite que les autres gamins de notre âge. Il faut accepter l’humanité dans sa complexité. Le monde ne sera jamais juste, mais le respect des valeurs morales et culturelles s’imposent à tous.

 

cc: Eric Lafforgue : http://www.ericlafforgue.com

3 Commentaires

  1. Je n’avais pas vu qu’il y avait déjà une deuxième partie.
    J’ai donc pu finir mon voyage sans attendre.
    L’Afrique est pleine de subtilités.

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